Diminuer la policePolice normaleAugmenter la police

Textes de Linda Blais

Les doigts de ma main

Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix. Il en manque. Oui, il en manque plusieurs. Mes mains sont … inhabituelles. Mes mains sont différentes. Mes mains sont difformes. Elles sont toutes les deux uniques… mes mains.

L’identité d’une personne … La main
L’empreinte d’une vie.… La main
Le récit d'un voyage … La main


Mes mains sont coquettes. Elles aiment se faire la manucure. L’auriculaire, joufflu, porte parfois une bague. Mes poignets ornés de bracelets manifestent leur féminité. À la période hivernale, mes mains enveloppées de mitaines me vont comme des gants.

L’ère des femmes … La main
L'échange des alliances … La main
Badinage dans la neige … La main


Mes mains aiment jouer de la musique et suivre le rythme. Elles sont en mouvements constants sur la machine à coudre. Mes mains dessinent les non-dits sur le papier. À travers mes doigts, la craie colorée crée des formes.

La musicienne … La main
Les doigts de fée … La main
La dessinatrice … La main


Mes mains ont aussi peur. Elles souffrent, ressentent la douleur. Elles ont perdu leur jeunesse. Elles laissent tomber les lettres sur le clavier. Les maux deviennent des mots… Ils expriment la crainte de la cicatrice. L’espoir demeure au profond de mes mains.

La douleur lancinante … La main
L’entaille au fond des mains … La main
La guérison de la balafre … La main


Mes mains, mes compagnes de vie. Elles sont telles qu’on les voit. Elles sont amoureuses. Elles se présentent avec fierté et audace. Elles sont près de moi, fidèles, caressantes et enrobantes. Mes mains sont moi.

Épicée comme le gingembre … La main
Lumineuse comme une pépite d’or … La main
Vivifiante … La main
                                            

La cohabitation fusionnelle

L’histoire débute en 1962. Ma professeure, ma mentore, enfin celle qui m’a donné vie, était une charmante petite fille brunette avec des fossettes. Déjà elle démontrait beaucoup d’assurance et de caractère. J’avais 4 ans et je poussais un petit chariot rouge dans un long corridor, lorsque je l’ai rencontrée pour la première fois. Chaque jour, nous gambadions ensemble afin de mieux nous connaître. Rapidement, nous sommes  devenues inséparables.

Les passants admiraient  nos  premiers pas vers la gloire. Les éloges s’envolaient de leur bouche : «Bravo ! Continue !». On pouvait même percevoir les regards d’admiration de certains curieux muets.

Notre avenir se dessinait. Déjà, nos vies étaient fusionnées. Nous vivions pleinement ! Nous aimions le sport, la mode, les discothèques et les voyages ! Nous passions près de 18 heures par jour collées, collées, fières de nous réaliser.

Les années passent. Puis soudain, les problèmes de santé se manifestent. Les douleurs et l’épuisement occupent un grand espace dans mon corps. Je deviens inactive et sans vie. Le temps s’arrête brusquement… C’est la fin d’un monde.

Deux années passent… La guérison est longue. Je n’ai plus l’énergie de ma jeunesse. J’ai peur de ne plus être celle que j’ai déjà été. J’ai peur de perdre l’autre. Je suis terrorisée ! Je suis comme abandonnée dans un coin de la maison. Je ne suis plus intime avec cette complice de jadis. Certains évènements ont tenté de nous décourager, de nous séparer. Pourtant, nous nous étions juré fidélité quoi qu’il arrive.

Puis, le goût de la vie revient doucement. Nous avons résisté avec ardeur aux obstacles. Le futur est différent de ce que je croyais, mais il est encore vivifiant. Ensemble, tout est possible! C’est une question de dignité. Bien que nous ayons ralenti nos activités, l’heure est aux compromis. Les marques laissées sur mon corps témoignent d’un grand changement d’époque.

En 2001, une autre attaque terrible s’abat sur nous.  Nous sommes dans l’obligation d’accueillir un intrus. Il n’est pas le bienvenu.  C’est difficile de lui faire une place car il occupe un grand espace sans permission. Nous le boudons généreusement. Tous les moyens sont  bons pour lui faire sentir que sa présence nous incommode. Patient et mature, il attend le moment opportun pour manifester toutes ses qualités.

Maintenant j’apprivoise la vie à trois. Je réalise que partager son quotidien a plusieurs avantages. Mon énergie est grandissante. Lorsque nous sortons, c’est toujours la fête ! Je ressens une fierté et une dignité de vivre en harmonie.

Mes chères lectrices, il est temps de vous quitter mais avant, je dois vous dévoiler  mon secret. Vous devez vous demander de qui, ou de quoi, je vous ai parlé tout au long de ce texte ? Devinez !

Hé bien !… Je vous parlais des jambes artificielles que je porte depuis l’âge de 4 ans et du fauteuil roulant électrique que j’ai acquis, il y a quelques années. Ces deux aides techniques me servent grandement dans mon quotidien. C’est pourquoi je suis reconnaissante de ma fusion avec ce trio. Car sans eux, ma vie serait intolérable… ils me permettent d’être épanouie, active et autonome. Je les remercie d’être si fidèles et d’accepter une discipline rigoureuse afin que je puisse jouir des nombreux moments que la vie m’offre. Ainsi, je pourrai poursuivre ma route avec dignité.

Administration